De l’introduction du désordre pour la production de l’ordre ou de l’organisation permanente du désordre

mercredi 1er juin 2011
par  Webmestre
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De l’introduction du désordre pour la production de l’ordre ou de l’organisation permanente du désordre

Bernard COLLOT article paru dans ERENCN - 1993

"L’anarchie, ce n’est pas la non-organisation, c’est l’organisation qui s’effectue à partir des associations/interactions synergiques d’êtres composants. C’est l’anarchie qui est première dans l’organisation vivante, dans le sens où c’est elle qui produit la vie. C’est du désordre thermodynamique que naissent les organisations tourbillonnaires/homeostasiques." Edgar MORIN "La Méthode" (t.2 la vie de la vie)

Une classe à plusieurs cours inquiète par la complexité qu’elle présente. Et cette complexité est d’autant plus inquiétante quand on veut la réduire à des cours, à des niveaux d’âge, quand on veut faire rentrer chacun dans le cadre de “matières”, d’une progression ! Or, c’est justement cette obligation de prendre en compte la complexité, à la fois du groupe et de chacun dont il est composé qui fait la valeur de ces classes.
Mais le débutant, le néophyte, le parent, l’enseignant classique, se demandent bien comment on peut “gérer” selon un mot qui relève déjà du vocabulaire industriel, cette complexité. Et bien, on ne la gère pas ! Il ne s’agit pas d’une boutade. On l’aide à être. Nous répétons sans cesse que tous les apprentissages doivent et ne peuvent se réaliser QUE dans un groupe vivant, le problème N°1 de ce qu’on appelle encore "enseignant" étant de permettre l’existence de cette vie. Quelles que soient les idées pédagogiques défendues, les principes que l’ont voudrait appliquer, les pratiques que l’on voudrait introduire, cela ne peut être que dans le contexte de la vie. Or, la vie, elle, obéit à ses propres principes, ses propres lois qui sont les mêmes que l’on considère l’apparition des premiers brins d’ADN, des premières cellules, des premiers organismes, ou la naissance et la complexification de tout être, de tout groupe ou de toute société.
Il ne s’agit même plus d’hypothèse. L’aventure des pédagogies contemporaines, des petites structures rurales, des macrostructures de banlieues ont démontré et continuent de démontrer quotidiennement que la construction des apprentissages des éléments qui constituent et constitueront nos sociétés, les enfants, ne se fait que lorsqu’il y a vie. Et nous savons que la "vie" ne se décrète pas par des incantations. Nous le savions au moins intuitivement. Combien d’enseignants ont rêvé de changer leurs pratiques, de permettre à l’enfant d’autres approches ... sans y arriver. Et sans comprendre non plus comment il se faisait que d’autres, eux, y arrivaient. Autres qui eux-mêmes ne comprenaient pas toujours bien ... pourquoi cela marchait.
Si l’on ramène donc le problème essentiel de l’école et de l’enseignant à celui de permettre la naissance et l’existence de la vie dans le groupe où l’enfant doit se construire, tout devient à la fois plus simple ... et plus douloureux. Plus simple parce qu’alors, à nouveau, l’enseignant retrouve quel sens il doit donner à ses actions et retrouve enfin un objectif, ce qu’il n’a plus depuis déjà longtemps. Plus douloureux parce qu’il va lui falloir remettre en cause toute l’image mentale qu’il avait de sa place, de son rôle, remettre en cause ses références, abandonner le cadre inerte qu’il s’évertuait à maintenir (niveaux à atteindre à tels moments, progressions savantes, évaluation de plus en plus sophistiquées ...) pour laisser s’établir de nouvelles structures qu’il n’aura plus l’impression de pouvoir maîtriser, qu’il ne pourra plus prévoir. Ce qu’il appelle le désordre. Ce que tout le monde appelle "le désordre".
La hantise de l’Education nationale, de toute la société. Et tous les praticiens Freinet, en particulier, peuvent témoigner de l’opprobre qu’ils ont eu à subir de l’administration, parfois des parents, de l’apparent désordre qui régnait dans leur classe. Désordre qui n’était en réalité qu’un autre ordre, beaucoup plus complexe, beaucoup plus réel .... mais complètement différent de celui que l’institution attendait (un ordre conforme à sa propre structure, malheureusement non vivante) ou dont les parents avaient la représentation (qui était celle dans lequel ils croyaient s’être construits). Que ce soit en matière d’éducation ou en matière de politique, les 2 leviers fondamentaux de nos sociétés, il va falloir penser différemment.

Ne plus avoir peur du désordre
Alors comment un enseignant peut-il laisser s’établir cette anarchie remarquablement définie par Edgar Morin, seule source de vie ? C’est LE premier problème pratique de l’école, le premier problème pratique de l’hétérogénéité, le premier problème de la transformation de l’école. Et les classes à plusieurs cours ont été et sont toujours un lieu où il est obligatoirement abordé. J’énoncerais 4 principes :

1/ Une structure vivante, dans le cadre de l’école, ne peut se construire sans un adulte ayant un rôle déterminant ... et des compétences. L’interprétation de la non directivité de ROGERS qui a été faite après 68 a été ce que j’appelle un détournement d’idée pour mieux s’en débarrasser.
Nous avons dit que c’est dans le cadre de son intégration dans un environnement physique et humain que l’enfant construit ses apprentissages. Ceux-ci ne sont que la fabrication des outils nécessaires
- à son existence et à sa survie dans les groupes
- à l’existence et à la survie de ces mêmes groupes :
Il s’agit des langages.
Il est donc absurde d’imaginer que des enfants, livrés à eux-mêmes dans un cadre institutionnel, vont pouvoir vivre ensemble comme les adultes eux-mêmes n’y arrivent pas. Dans ce cas alors, ou bien aucune organisation du désordre ne peut naître et aucun apprentissage ne peut avoir lieu, ou bien se recréent des organisations primitives basées sur des rapports de violence et de force (bandes, prédominance de leaders, etc.). Je n’enfonce pas de portes ouvertes : permettre la structuration permanente d’un groupe ne se fait pas comme on le croit bien trop souvent ... sans rien faire !

2/ Les organisations complexes ne sont ni innées, ni instantanées. C’est à dire que certaines organisations de classes uniques que l’on pourrait qualifier d’hypersophistiquées n’existent qu’à la suite d’un parcours qui peut être très long. Il est à la fois le parcours de l’enseignant et celui d’un groupe dont les éléments sont régénérés en permanence (départ en 6ème, arrivée des petits, nouveaux parents, implication d’habitants), où les éléments ne disparaissent jamais totalement mais continuent à participer à la vie du groupe, à son histoire (mémoire extérieure), à son folklore, ses rituels (mémoire interne) (anciens élèves, anciens parents ...) dans un mouvement sans fin.
Ces organisations sont également la conséquence d’un environnement multiple puisque chacun de leurs éléments, au fur et à mesure qu’il se développe, étend ses propres cercles sans en perdre les centres extérieurs (en particulier la famille).
Il est donc vain de vouloir d’emblée établir une organisation de ce type simplement parce qu’elles peuvent représenter, à certains moments, une image rationnellement satisfaisante. Je veux dire par là une image qui satisfait ceux qui la perçoivent parce qu’elles donnent l’idée d’un ordre établi. D’autant que, je le répéterai dans un point suivant, c’est dans l’évolution des structures que l’enfant se construit et non pas dans leur aboutissement. Il faut le temps !

3/ Une structure aboutie ... n’est plus opérante. C’est au moment où l’on se satisfait de l’état de fonctionnement de sa classe que tout devient plus difficile. Il nous a fallu longtemps pour cerner ce problème, tant l’enseignement est jugé sur l’image instantanée qu’il donne. Une structure qui évolue ne le fait que parce que ses éléments évoluent. Dans une structure aboutie, mais figée, l’évolution de chacun des éléments devient plus difficile parce qu’ils doivent d’abord s’adapter à ce qui a été bâti par d’autres. Et on a pu constater que c’était à ce moment là que l’on voyait réapparaître par exemple des difficultés dans la lecture, une beaucoup moins grande créativité, une diminution de la motivation, donc des productions etc. Ce n’est pas l’arrivée à un état satisfaisant qui compte mais le mouvement. Ce qui explique par exemple l’efficience surprenante d’enseignants commençant juste à transformer leurs pratiques, efficience qui vaut largement celle de chevronnés… figés dans des pratiques même modernes.

4/ Il faut toujours partir de l’état dans lequel se trouve le groupe, ou de celui qui l’aide dans sa progression, sans que cela soit considéré comme un désavantage. Et non pas partir d’un état fictif qui paraîtrait plus facile à gérer pour le maître. Combien de fois ai-je entendu :""ils" n’ont aucune initiative, il faut tout "leur" dire, "ils" ne sont pas capables de se servir d’un plan de travail etc.". C’est la meilleure situation ! Individus comme groupe vont pouvoir évoluer, si on les y aide, ils vont rentrer progressivement dans des processus de complexification.
Plus une structure est devenue complexe, plus elle est difficile à saisir, aussi bien pour ceux qui sont à l’intérieur et qui la font que pour celui ou celle qui a la charge de la faire évoluer alors qu’ils la vivent (et beaucoup plus pour ceux qui l’observent en tâchant d’y trouver un modèle). Parce que cette structure naît de leurs « faire », de leur vie. Mais ils en sont les auteurs, les créateurs.
Il est bien plus difficile à un enfant de s’intégrer dans un groupe complexe où les repères sont multiples, inscrits dans une histoire, fluctuants, où il doit insérer les siens, que de s’adapter à une classe où il suffit de comprendre quel est l’ordre simple établi par le maître et de s’y conformer. Il n’y a pas de problèmes d’adaptation au collège. Nous en témoignons ... depuis des décennies. Par contre il faut toujours un certain temps à un enfant venant d’un système plus ou moins coercitif où le groupe n’existe que de façon floue et seulement en dehors de la classe.
Passer de l’ordre à l’organisation ou s’organiser pour qu’apparaisse le désordre. En règle générale, lorsqu’on arrive dans une classe nouvelle, on part donc toujours de l’ordre ! Celui auquel tout le monde est habitué, celui que l’on croit sécurisant. Il est impossible de tout chambouler, surtout quand on va devoir soi-même lâcher une bonne partie de son référentiel habituel. Le problème va donc être de laisser rentrer ... un certain désordre ! S’il y en a trop à la fois, les structures du groupes pratiquement inexistantes (mais il y en a toujours, quelle que soit la puissance coercitive d’un maître imposant son ordre) vont exploser et il faudra revenir immédiatement à encore plus de coercition. C’est donc par un "petit désordre" que l’on va commencer. Que l’on va chercher à provoquer.
Le désordre, c’est toujours un flux non-contrôlé d’informations. L’ordre, c’est toujours une organisation stricte et rigide de la circulation de l’information. L’ordre stérile du maître canalise cette circulation de l’information aux seuls chemins qu’il met en place (en général ... lui), la réduit aux seules informations qu’il contrôle et qu’il a choisi (ou que les programmes, les manuels, les fichiers ont choisi), et dans la seule forme qui lui convient (qu’on peut appeler tout simplement "forme scolaire"). Il va donc falloir passer de l’ordre prévu du maître à l’auto-organisation du groupe. Il va donc falloir d’abord que le maître s’organise pour qu’apparaisse du désordre, et qu’il accepte à l’avance l’idée que ce désordre va provoquer des transformations profondes de son rôle, de sa stratégie, de sa place, des comportements ... va obliger à des transformations de ... tous ordres. Autrement dit encore, il va falloir se préparer à aider ce désordre à provoquer ... une organisation différente de l’ordre que l’on a établi ou auquel tout le monde est habitué.

Un désordre contrôlé, et des processus qui se mettent en place peu à peu : ouvrir des fenêtres.
Si les pionniers des écoles nouvelles et surtout de l’école moderne ont eu à tout découvrir, ils nous ont bien balisé le terrain et nous savons déjà qu’un certain nombre d’outils qui vont nous aider à favoriser l’entrée d’un désordre qui ne soit pas trop difficile à rendre positif en même temps que son auto-organisation permanente. Ils s’appellent entre autres "plans de travail", "entretiens", boite à questions, textes libres, "ateliers permanents", aménagement de l’espace, ... pour certains grilles d’évaluation, brevets, ceintures .... et aussi FAX, télématique,… "arbres de la connaissance".
La première fenêtre ouverte au désordre est l’entretien quotidien. Pratique devenue courante qui reste stérile si on n’accepte pas que quelques-unes des informations non prévues viennent réellement perturber les prévisions magistrales, les bousculer, prendre leur place ... et obliger à la naissance d’une nouvelle organisation.
Organisation où la part du maître sera au début prépondérante mais déjà modifiée par le groupe dont il commencera à tenir compte.
D’autres fenêtres sont bien connues mais pas forcément bien ouvertes : par exemple instaurer le "texte libre", écrit que l’on peut faire comme on veut, mais surtout QUAND on veut ! Lorsque le maître va se trouver confronté au premier enfant en train d’écrire un texte pendant le ... cours de mathématique, s’il accepte ce "désordre", immanquablement il va falloir qu’il révise complètement sa vision de l’enseignement frontal et linéaire ... et il est bien possible qu’il arrive alors un jour au "texte libre mathématique" . ... sans même s’être rendu compte des processus qui l’ont amené, lui et le groupe, à de telles pratiques. S’il n’accepte pas que le texte libre aboutisse à une remise en cause de l’organisation qu’est le groupe, celui-ci n’est plus qu’un exercice qui ne trouble plus rien mais n’est pas plus efficace qu’un exercice dans la construction de l’écrit.
Parce qu’il s’agit bien d’une approche systémique de la transformation de l’enseignement. Approche qui peut se faire par une multitude d’entrées fort différentes : Un institutrice me demandait un jour comment arriver à avoir une classe organisée en ateliers permanents. C’était au cours d’un stage sur les sciences, stage où un spécialiste nous avait présenté une superbe "valise électricité", c’est à dire un ensemble de matériels et matériaux qui, normalement devait permettre un grand nombre d’expériences et de découvertes. Comment faire s’il n’y a pas une valise par enfants ?! Je lui proposais, en revenant de son stage, d’installer au fond de sa classe la fameuse et unique valise, ouverte sur une table et disposant de quelque place .... et d’attendre. Mais d’attendre en se disant que, si un enfant plongeait les mains dans la valise, se mettait à faire quelque chose sans y être invité, alors qu’elle ferait tout pour qu’il puisse continuer et pour que les conséquences qui ne manqueraient pas de s’en suivre (demande d’autres enfants, présentation d’une expérience produite etc.) puisse se développer au mieux. Et bien, 3 mois plus tard, la classe était complètement transformée, fonctionnait en ateliers permanents, et si des pans entiers étaient encore "traditionnel", il y avait un tel mouvement, un tel enthousiasme, que tous les enfants étaient impliqués dans des processus d’apprentissages tels ... que l’institutrice avait retrouvé sa joie de vivre !
Tout l’art de l’enseignant est en quelque sorte d’organiser un ordre qui pourra facilement être détruit pour que se construise une organisation. L’idéal étant l’auto-organisation complète ! Et, suivant les circonstances, le degré d’organisation de la classe par rapport à l’ordre va fluctuer. Partant de 0 pour une nouvelle classe, il pourra ou même devra régresser pour que le groupe puisse mieux repartir.
Peut-être que dans 50, 100 ou 1000 ans, l’espèce humaine aura-t-elle retrouvé l’organisation et oublié ordre et désordre !

On voit que l’organisation de la classe n’est plus un schéma préalable, instauré savamment et une bonne fois pour toute en début d’année. C’est le résultat d’une interaction permanente entre informations, événements et le groupe. Ce n’est pas le maître qui en est le seul architecte, mais par contre c’est lui qui doit rendre possible et fructueuse cette interaction. Il va s’agir pour lui d’une véritable conduite cybernétique des groupes.

Bernard COLLOT
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Documents joints

Désordre et ordre - B. Collot
Désordre et ordre - B. Collot