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Une journée en classe unique -JM Calvi

lundi 14 novembre 2011, par Webmestre

La coutume voudrait que l’on présente la classe unique comme "l’enfer". 5, 6, 7, ou 8 cours dans la même classe ! Un travail infernal Et pourtant, Iorsqu’on y est depuis 15 ans, c’est mon cas, cela se rapproche plutôt du "paradis". Masochisme ? Peut-être... lucidité sûrement. Il est évident que l’enseignant qui veut vivre sa classe unique avec des méthodes, une approche, des comportements semblables à une classe à un cours, il y passe la nuit, le jour... et il meurt à Pàques ! D’où un renouvellement chaque aunée sur certains postes et une grande instabilité dans beaucoup de petites écoles. D’où le succès du discours destructeur sur les classes uniques...
Mais, si, après avoir absorbé un grand nombre de fortifiants, vous persévérez, vous découvrez bien vite que cette structure classe unique porte en elle-même des possibilités inouïes, à condition de la laisser vivre et d’accepter que cette vie remette en cause vos certitudes et votre confort d’instituteur normalisé. Se révèlent alors à vous la richesse de l’hétérogénéité et l’intérêt d’avoir tous les cours ensemble, au point qu’ils deviennent un atout et des conditions qui vous semblent indispensables à la formation intellectuelle, morale, psychique de l’enfant. Au point que vous en venez à tenir le discours si choquant pour beaucoup que cette école-là est sans doute l’école de demain, Si l’on veut que école veuille encore dire quelque chose en 2020, si l’on veut des citoyens responsables de leur devenir et du devenir de leur monde.
8H30...
8 H 30, les enfants rentrent dans la classe pour s’installer sur les bureaux alignés l’un contre l’autre de sorte que nous nous voyons tous les uns les autres. Le Conseil du matin, qui va durer 15 minutes, commence. Le responsable "Parole" de cette semaine interroge ceux qui lèvent le doigt pour raconter quelque chose ou évoquer un problème qui se pose à l’école. Le Secrétaire note... "Plus personne sur ce sujet ?... On change de sujet !..." A la fin, le secrétaire récapitule ce qui s’est dit et demande si un sujet évoqué dans ce conseil ferait l’objet d’un fax (si oui, c’est le secrétaire qui le rédigera, le tapera après correction, le mettra en forme sur une page à en-tête et le donnera au responsable des envois des fax) et si quelqu’un veut écrire un texte pour le journal sur ce qu’il a raconté. Tout ceci est inscrit sur des tableaux papier accrochés au mur, dans les différentes rubriques : journal, fax, messages, autres (recherches, enquêtes, lettres...). Ces tableaux sont nos pense-bêtes. Chaque responsable de secteurs lex consulte chaque jour pour rappeler à un élève qui traînerait trop de faire ce qu’il s’est engagé librement à réaliser pour tous.
Une ruche
Puis, chacun se met à remplir son plan de travail en écrivant ce qu’il décide de faire dans la journée... et commence ce travail : écriture d’un fax, d’une lettre, d’un message, d’un texte débuter ou continuer un des ateliers (dispersés dans tout le bâtiment, 1er étage et rez de chaussée) ; faire sa tâche (température, relever les messages télématiques, les lire, marquer sur la carte d’où ils viennent...) ; répondre au téléphone ; taper un texte à l’ordinateur, mettre en page le journal... ; faire une enquête ou une recherche ou une expérience... ; aider un petit à faire sa tâche en lui expliquant comment on fait... Tout s’agite, tout vit. Tout peut s’arrêter si un fax arrive et demande une réponse rapide ou expose une recherche en cours à laquelle on va participer tout de suite, si un événement intervient...
En général, ce début de matinée, je la passe d’une manière privilégiée avec ceux qui sont censés ne pas savoir lire. On déchiffre ensemble un fax, une lettre, un texte d’un journal qu’on vient de recevoir de Bretagne, d’Ardèche ou de la Vienne... On cherche, on manipule les lettres, les syllabes, les sons, les mots. Une fois cette lecture faite, il y a parfois / souvent une réponse à faire, une question à poser, une lettre ou un dessin à faire pour un corres... Il faut écrire, chercher encore, s’aider de tout ce qu’on a déjà découvert... Passionnant et passionné... Il faut taper ce qu’on veut envoyer ou le composer à l’imprimerie légo.
Je profite de quelques moments de libre pour consulter la petite affiche où se sont inscrits les élèves qui ont un écrit à faire corriger. J’essaye, dans la mesure du possible, de corriger chaque écrit avec son auteur. Moment privilégié de réflexion sur l’orthographe, la grammaire, la conjugaison, la recherche sur le dictionnaire. Bien plus efficace que n ’importe quel exercice... que nous ne faisons plus du tout. Il y a des moments collectifs (tous, ou par groupe), surtout en math, soit à partir d’une recherche occasionnée par la vie de la classe, par la vie d’une autre classe, du village, du monde, par des textes libres mathématiques, ou, tout simplement, par la nécessité de faire le point ensemble sur telle ou telle connaissance ou compétence mathématique déjà abordée maintes fois dans des recherches, ou de manière inconsciente dans des activités totalement autres au cours desquelles on aurait pu avoir l’impression de perdre son temps.
L’après-midi
L’après-midi commence, elle aussi, par un conseil, consacré à l’extérieur compte-rendus de lectures de journaux reçus, et compte-rendu, par le responsable télématique, des messages (chacun peut alors s’inscrire pour travailler sur l’un d’eux). Puis recommence le va et vient des activités, avec, là aussi, des moments collectifs si besoin est : document vidéo, recherches collectives, ballades à buts divers ou sans buts, EPS, musique, théâtre...
Le soir, avant de partir, chacun fait sa tâche (rangement, tableau, dehors...), choisit un journal s’il veut en emporter un, traîne, finit quelque chose.. et l’école se vide petit à petit.
Quelques temps après, je quitte ce lieu devenu silencieux. En fermant les volets, je pense à cet article qui veut fixer une journée de classe unique. Et je me dis qu’il faut le réécrire, que ce n’est pas ça. Qu’une journée peut être totalement différente. Il n’a pas été dit une foule d’événements : ce qu’apportent les plus petits en naviguant leur frimousse et leurs grands yeux de leur coin à la classe ; la cour avec la cabane, les planches, les ballons, les cerceaux, les pneus, l’échelle... ; le pré derrière l’église ; le petit jardin... Il n’a pas été dit le village qui est dans l’école ou l’école dans le village... On aurait pu raconter uniquement sous l’angle de l’hétérogénéité et analyser, séquence par séquence, au ralenti, ce qu’elle apporte.
il n’a pas été dit... parce qu’on ne peut pas dire. On ne peut pas dire le bouillonnement qui vous emporte et qui rencontre d’autres tornades venus de loin ou de chez soi... et qui font la construction d’individus autonomes et reconnus, des citoyens responsables, des chercheurs de mondes réels et imaginaires, des coopérateurs en quête de compétences, découvrant chaque jour les lois de la nature, des bâtisseurs du monde de demain.
Décrire une journée en classe unique, impossible, Il faut la vivre !
Dessine-moi plutôt un mouton...

J.M CALVI